Classes populaires : pour qui devraient-elles voter ?
Aujourd'hui, en période de campagne et de crise, qui sont les classes populaires ? Quelles sont leur situation ? Comment les différencier des classes moyennes ?
Quand on pense classe populaire, on pense d'abord aux ouvriers, compte-tenu du contexte partisan français et européen, où le clivage ouvriers/non-ouvriers a été le clivage majeur. Les ouvriers votaient pour la gauche et les classes moyennes pour les partis conservateurs. Si on ajoute ouvriers et employés, socialement proches (beaucoup d'ouvriers sont mariées à des employés) ils comptent pour un peu plus de 50% des actifs. Ce sont elles, les classes populaires. Sur le plan du revenu, du diplôme, du statut professionnel elles sont en bas de l'échelle sociale, et particulièrement exposées à la précarité et au chômage.
Mais au sein des classes populaires, il y a des différences. Si on prend par exemple, les ouvriers non qualifiés c'est chez eux que les taux de chômage sont les plus élevés, ils y dépassent les 25% alors que le taux moyen est aux alentours de 9 en France. De la même manière, au sein des employés il y a un prolétariat des services, ceux qui font des petits boulots non qualifiés chez MacDo ou au supermarché, beaucoup plus exposés à la crise. En revanche, d'autres ouvriers ou employés seront plus proches des classes moyennes parce que propriétaires de leur logement, d'un petit pavillon ou dans un secteur d'activité protégé.
Quelle est la frontière ? C'est le sentiment d'appartenance à une classe : encore à peu près 6 Français sur 10 ont le sentiment d'appartenir à une classe sociale. Mais en 1966, sur l'ensemble de la population, 23% avaient le sentiment d'appartenir à la classe ouvrière et 13% aux classes moyennes. En 2010, les proportions se sont inversées, c'est 6% pour la classe ouvrière et 38% pour les classes moyennes. Et c'est vrai même chez les ouvriers. En 1966 se déclaraient ouvrières 12% des personnes sans aucun attribut ouvrier, 36% de celles qui n'en avaient qu'un et 51% si elles en avaient deux (ouvrier enfant d'ouvrier). En 2010 on est passé à respectivement 15%, 11% et 3% ! (1). Ces chiffres reflètent le déclin objectif et subjectif des ouvriers, et surtout des ouvriers d'industrie, dans une économie post-industrielle dominée par le secteur des services où l'ensemble des actifs employés dans l'industrie ne pèse plus que 15%.
| La limite entre classe ouvrière et moyenne est difficile à tracer |
Au total, la limite entre classe ouvrière et classe moyenne est difficile à tracer avec précision, il y a trop de situations intermédiaires. Je pense à cette France pavillonnaire des « petits moyens » décrite par Marie Cartier et ses collègues (2). Je pense aussi au constat que fait Olivier Schwartz (3), prenant le cas des conducteurs de bus, d'une conscience sociale « tripartite », éclatée. Ils ont le sentiment d'une double pression de la part de ceux qui sont en haut, les riches, les élites, mais aussi de ceux qui sont en bas, les chômeurs dont ils ont le sentiment qu'ils ne se battent pas pour trouver du boulot, les immigrés dont ils ont le sentiment qu'ils ont parfois plus de facilités qu'eux pour obtenir des aides sociales.
On parle de disparition à venir de la classe ouvrière : est-ce que cette limite qui est de plus en plus floue fait partie de cette disparition ?
Ce qui est en train de disparaître, depuis le milieu des années 70, c'est la figure de l'ouvrier d'industrie, qualifié, avec une carrière devant lui, des promotions, organisé, syndiqué, avec des partis et des syndicats parlant en son nom. C'était la belle époque du Parti communiste, même si tous les ouvriers bien sûr ne votaient pas communiste. Il y avait tout un ensemble d'éléments qui faisaient du collectif : le travail en grande entreprise, le logement ouvrier, les liens militants. Tout cela créait un sentiment d'appartenance de classe. Une majorité d'ouvriers avaient un sentiment d'appartenance de classe et la très grande majorité, à la fin des années 70, votait pour les partis de gauche, communiste et/ou socialiste. Au premier tour des législatives de 1978, cela représentait plus des deux tiers des votes ouvriers.
| Le monde ouvrier n'a pas disparu mais il est éclaté |
Cette figure disparaît parce que tout ce qui faisait du collectif s'est cassé. La désindustrialisation a commencé dans ces années-là. Aujourd'hui l'ouvrier, ce n'est plus l'ouvrier d'usine avec son casque et son bleu de travail. Aujourd'hui, deux ouvriers sur cinq travaillent dans le secteur des services : ils sont manutentionnaires, magasiniers, transporteurs. Il y a une fragmentation et une individualisation du milieu. En ce sens, la classe ouvrière d'hier a disparu. Le monde ouvrier lui n'a pas disparu mais il est éclaté, il a perdu son sentiment d'appartenance collective.
Les visites des candidats dans les sites industriels témoignent-elles d'un vrai intérêt pour la condition des ouvriers en France ou est-ce une tentative de récupération d'un électorat ?
C'est les deux. Le monde des ouvriers et des employés représente encore la moitié des actifs, les candidats ne peuvent en faire abstraction. Et face à la mondialisation, l'idée de se protéger, de protéger nos frontières » ou en tout cas celles de l'Europe et de « réindustrialiser la France » se vend bien.
| Les ouvriers ne votent pas + pour la gauche que le reste de l'électorat |
Sans oublier qu'il y a encore de grandes entreprises. Et que si elles ferment, elles représentent la plus grosse concentration de salariés dans une région. Toute la vie économique de la région peut en dépendre, au-delà des salariés, il y a leurs familles. Si on tient compte, on l'a vu du fait que 56% des électeurs et des électrices ont au moins un lien avec le monde ouvrier, il n'est pas ridicule de penser qu'il y a là un gisement de voix. Mais les ouvriers ont changé. Et depuis très longtemps, ils ne votent pas plus pour la gauche que le reste de l'électorat.
Le décrochage des ouvriers à l'égard des partis de la gauche est un processus qui remonte à la fin des années 70. Le rêve communiste a commencé à se ternir bien avant que le Front national ne se développe, avant même que le Parti socialiste ne gagne l'élection de 1981 – dès la rupture de l'Union de la gauche (1977) puis l'intervention soviétique en Afghanistan (1979). Le chant du cygne, c'est 1978 quand la gauche a failli gagner les élections législatives au premier tour et quand 7 ouvriers sur dix votent pour elle. Puis il y a l'arrivée des socialistes au pouvoir et les déceptions qu'elle engendre, dès le tournant de la rigueur (1983). A partir de là, c'est une lente érosion. La gauche perd la majorité chez les ouvriers en 1993 pour les législatives, en 1995 pour la présidentielle et à partir de 2002, il n'y a plus de survote ouvrier pour la gauche. Le vote ouvrier pour la gauche n'a de sens que comparé au vote du reste de la population. Il y a une manière simple de le mesurer avec ce qu'on appelle l'odds ratio ou rapport de chances, calculant les probabilités des ouvriers comparés aux non ouvriers de voter pour la gauche plutôt que pour la droite. Dans les années 70, un ouvrier avait 2 fois et demie plus de chance de voter pour la gauche qu'un non ouvrier. Aujourd'hui, il n'y a plus aucune différence.
Parallèlement une part minoritaire mais croissante des ouvriers, du moins ceux qui vont voter, va donner ses voix au Front national. Si l'on s'en tient à l'élection présidentielle à partir de 1988, on observe un survote ouvrier pour Le Pen qui persiste même en 2007, quand le candidat du FN fait son plus mauvais score à un scrutin présidentiel : il obtient 10% des suffrages au premier tour mais 16% chez les ouvriers. Et l'écart est encore plus marqué dans les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen. Elles sont supérieures de 10 à 12% chez les ouvriers comparés au reste de l'électorat.
Comment voteront-ils le 22 avril ? Un peu plus que la moyenne, à peine, pour François Hollande et, depuis peu, Jean Luc Mélenchon. Beaucoup plus que la moyenne pour Marine Le Pen. Difficile de dire à ce jour qui de la candidate du FN ou de celui du PS arrivera en tête dans l'électorat ouvrier au premier tour. Mais une chose est sûre. Nicolas Sarkozy, tous les sondages s'accordent là-dessus, y fait de loin son plus mauvais score, crédité de moins de 12% dans la dernière vague du Baromètre CSA (contre 24% dans l'ensemble de l'électorat) au 1er tour et de 34% au second (contre 42) (4). Combien toutefois iront voter ? Pour l'instant les ouvriers sont la catégorie socioprofessionnelle ou le taux d'abstention risque d'être le plus élevé (5). Tout va se jouer dans les derniers jours.
Jean-Luc Mélenchon : le candidat des classes populaires ?
C'est le candidat qui veut incarner la vraie gauche, une gauche qui se bat pour la justice sociale, dont les premières mesures seraient en faveur des classes populaires : les 35 heures effectives, la retraite à 60 ans à taux plein, le Smic à 1700 euros, un salaire maximum dans les entreprises publiques et privées. En ce sens, il dit qu'il est le vrai candidat des classes populaires.
Quand on regarde les sondages, c'est plus compliqué car si les intentions de vote pour lui depuis un mois ont progressé, chez les ouvriers comme dans l'ensemble de l'électorat, on notait jusqu'à cette semaine qu'il avait un soutien encore plus marqué chez les classes moyennes salariées, en particulier dans le secteur public. Des catégories qui votent depuis les années 80 pour la gauche plus que la moyenne, qui ont fait gagner François Mitterrand en 1981 et qui peuvent être tentées par un vote Mélenchon de premier tour parce qu'il leur parait moins tiède qu'un François Hollande, qu'il peut servir d'aiguillon, de poil à gratter.
C'est ce qui explique son regain ?
| J.-L. Mélenchon a suscité une vraie dynamique électorale |
Oui, il a suscité une vraie dynamique électorale, envers et contre tous. Il préconise, qu'elles soient applicables ou non en pleine crise, des mesures classiques de justice, de solidarité en faveur des classes populaires. Il dit qu'il rappelle les « fondamentaux » de la gauche. Et il le dit bien, en reprenant toutes les figures rhétoriques qui sont celles de la gauche depuis la Révolution française. C'est un tribun. Il a une éloquence, une verve que n'a pas François Hollande.
Pourtant peu d'ouvriers déclarent voter pour lui ?
Il n'y avait pas jusqu'ici de soutien massif du milieu ouvrier pour Jean-Luc Mélenchon mais c'est en train de changer, la proportion des intentions de vote ouvrières en sa faveur semble remonter cette semaine, nettement au-dessus de son score moyen.
Comment peut-il récupérer ce vote et faire augmenter le vote des ouvriers pour lui étant donné qu'il a déjà rappelé les fondamentaux et essayé de les remettre en avant ?
Le problème est l'hétérogénéité politique du monde ouvrier. Les ouvriers de gauche seront tentés par le vote utile : voter François Hollande dès le premier tour parce que même si on le trouve un peu tiède et trop modéré, il reste quand même le seul candidat de la gauche qui a les chances de l'emporter. Les ouvriers de droite, il y en a, seront plus tentés par un vote Marine Le Pen.
| Il y a toujours eu des ouvriers de droite, conservateurs |
Marine Le Pen n'attire pas n'importe quel ouvrier à elle. Elle séduit ceux qui adhèrent à son discours de rejet des immigrés, et de défense de l'identité nationale. Il y a toujours eu des ouvriers de droite, conservateurs, en fonction de leur socialisation familiale, de la région où ils habitent, de leur religion. Ceux-là n'accepteront jamais un Jean-Luc Mélenchon parce que c'est un candidat de gauche, il est peut-être protectionniste, réticent à l'Union européenne telle quelle est, mais il ne sera jamais anti-immigré, jamais pour la préférence nationale.
Comment redonner du pouvoir d'achat aux classes populaires ?
Par une politique de soutien à l'emploi, une mobilisation générale contre le chômage, mais c'est plus facile à dire qu'à faire et seule une politique concertée au niveau de l'Union européenne peut réussir. Aujourd'hui, on ne peut pas gérer l'économie tout seul dans son coin. Toute l'Europe est confrontée à des degrés divers au même problème. Mais chaque pays a des manières différentes d'y faire face, il n'y a pas de recette unique.
Le modèle suédois est séduisant. C'est un système de protection sociale plus inclusif que le système français où la protection va en priorité à celui qui travaille, où les carrières professionnelles atypiques, avec des ruptures (précaires, jeunes, femmes), sont pénalisées. Il promeut l'égalité des hommes et des femmes au travail et le partage des responsabilités familiales. Il met l'accent sur la formation tout au long de la vie, c'est plus facile pour se reconvertir. Le système de retraite est plus flexible, à la carte, la fiscalité plus juste. Il est évident qu'il n'y a jamais une seule solution, une seule politique pour rendre du pouvoir d'achat aux classes populaires. Mais il y a des idées à prendre ailleurs. L'important, en fin de compte, c'est de promouvoir la solidarité et non de dresser les catégories les unes contre les autres. On ne sauvera pas les classes populaires toutes seules, c'est l'ensemble du système d'emplois qu'il faut repenser.
Quel candidat parle le plus des classes populaires et laisse imaginer un quinquennat où on prendra plus de mesures en faveur des classes populaires ?
D'une certaine manière mais sur des registres complètement différents, ce sont Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Si on regarde le discours d'investiture de Marine Le Pen au Congrès du FN de 2011, elle plaide pour le retour d'un État fort, protecteur, avec des services publics restaurés, elle prend la défense des oubliés, des invisibles, Mais elle maintient la « préférence nationale » qu'elle a rebaptisé « priorité nationale » – donc, les « Français d'abord ». De ce point de vue, elle ne parle qu'à une partie des classes populaires tandis que Jean-Luc Mélenchon rappelle les fondamentaux universalistes de la gauche : la justice sociale et la solidarité.
François Hollande aussi défend les classes populaires mais il apparaît comme celui qui incarne la voix de la raison, donc de l'austérité, de la rigueur alors que Jean-Luc Mélenchon met d'abord en avant l'idéal de justice sociale, quelles que soient les contraintes économiques et budgétaires. Il plaide pour ne pas se laisser enfermer par les cures d'austérité, par le modèle néo-libéral.
Peut-on imaginer un 21 avril à l'envers ?
Il faut être prudent en politique, tout peut changer à la dernière minute. On ne sait pas ce que l'actualité nous réserve (fait divers sanglant, attentat). Mais pour l'instant non. Marine Le Pen est dans une fourchette de 15-17% des intentions de vote, loin derrière les deux challengers. Et la dynamique de campagne de Jean-Luc Mélenchon risque de lui faire rattraper voire dépasser Marine Le Pen. Donc, qu'elle arrive seconde, je ne pense pas que cela soit possible pour l'instant. Ses thèmes de prédilection - immigration, insécurité - ne sont pas au cœur du débat politique, ce sont les enjeux économiques et sociaux.
Les préoccupations des classes populaires sont-elles celles des Français ?
| M. Le Pen n'a pas réussi à se donner une image de présidentiable |
Oui, l'emploi, le chômage, le pouvoir d'achat arrivent massivement en tête des préoccupations des Français dans leur ensemble. Mais ce sentiment d'insécurité économique et d'injustice est encore plus marqué dans les milieux populaires, les premiers et les plus durement touchés par la crise. Et Alain Mergier et Jérôme Fourquet dans leur petit livre sur Le point de rupture (2011) notent dans les milieux populaires une vulnérabilité et une demande de protection qui les rendraient justement particulièrement réceptifs au discours social d'une Marine Le Pen.
Mais au cours de la campagne, comme le montrent les réponses aux questions sur les images des candidats, Marine Le Pen n'a pas réussi à se donner une image de présidentiable. Elle est perçue comme « comprenant les problèmes des gens », comme voulant « changer les choses », mais elle « inquiète » 62% des sondés (52% des ouvrières) et elle n'a « l'étoffe d'une présidente » que pour 25% d'entre eux (un tiers des ouvriers), soit encore moins bien qu'en octobre (-3 points) (6). Autant d'éléments qui pourrait pondérer son attrait, y compris au sein de l'électorat populaire.
1/ Guy Michelat, Michel Simon, « Inquiétudes, dynamiques idéologiques, attitudes politiques : quoi de neuf ? », in TNS-Sofres, L'état de l'opinion 2011, Paris, Seuil, 2011, p. 137-164.
2/ Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Yasmine Siblot, La France des "petits-moyens". Enquêtes sur la banlieue pavillonnaire. La Découverte, 2008.
3/ Olivier Schwartz, « Vivons-nous encore dans une société de classe ? », laviedesidees.fr, 22 septembre 2009
4/ 23e vague du Baromètre CSA d'avril « La Course 2012 » pour BFMTV, RMC, 20 minutes et CSC
5/ De l'ordre de 40% contre 29% en moyenne selon le sondage IFOP/JDD du 14 avril.
6/ Baromètre TNS-Sofres TriElec, note de Sylvain Brouard : Les perceptions des candidats et de leurs propositions - fin mars 2012
Propos recueilis par Esther Trousset
Analyses TNS Sofres
Carine MarcéDirectrice associée du dpt Stratégies d'opinion |
Emmanuel RivièreDirecteur du dpt Stratégies d'opinion |
Guénaëlle GaultDirectrice du dpt Stratégies d'opinion |
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