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Interview de
Pierre Bréchon
Professeur à Sciences po Grenoble
2 mai 2007 - Pierre Bréchon commente l'entre deux tours et revient sur les événements marquants du premier tour : fort taux de participation, sociologie électorale, glissement des voix du FN vers le candidat de l'UMP, etc. Fort de son score au premier tour, le candidat centriste a créé le parti démocrate pour instaurer une force nouvelle de poids au centre, entre l'UMP et le PS, bénéficiant ainsi de son positionnement « ni de gauche, ni de droite ».
 

22 avril 2007 : le resserrement de « l'accordéon électoral »

 

ndlr : Pierre Bréchon a publié récemment « Comportements et attitudes politiques », Presses universitaires de Grenoble, coll. Politique plus, 2006 et « Les présidentielles. Élire un président sous la Ve République », Aubanel, 2007, une rétrospective en images.

Comment expliquer la forte participation au premier tour de l'élection présidentielle ?

L'abstention progressait ces dernières années mais ce n'était pas dû à un mouvement de dépolitisation. Les Français n'ont jamais été très politisés, mais ils ne sont pas entrés non plus dans un processus de dépolitisation. Simplement, selon les conjonctures, ils ont un regard plus ou moins intéressé et sont plus ou moins mobilisés sur la chose politique. Ce qui progressait ces dernières années, c'est l'abstention intermittente et non l'abstention permanente, qui correspond à une population dépolitisée et apathique en politique. Cette progression de l'abstention intermittente s'explique essentiellement par un rapport à la politique décomplexé et rationalisé. Les Français vont voter lorsqu'ils sont convaincus qu'il y a de bonnes raisons de se mobiliser et d'exprimer sa volonté politique.

 

A mon sens, nous aurons de plus en plus des taux d'abstention en dents de scie, en lien avec un rapport individualisé, plus réflexif et plus hésitant à la politique. On risque d'être assez vite confrontés à cette question. Cela devrait commencer dès les élections législatives où il est fort peu probable que l'on retrouve le même taux de participation que lors de ce premier tour. Toute élection mobilise en fonction de la conjoncture et des enjeux particuliers liés à l'élection.

 

Ce qui est caractéristique de ce premier tour, c'est une conjoncture tout à fait différente de celle de 2002. L'abstention était alors maximale pour une élection présidentielle. Les principaux candidats de 2002 étaient les deux têtes de l'exécutif sortant. Voir les sortants - ayant exercé le pouvoir pendant les cinq dernières années de cohabitation- se lancer dans la course à l'Elysée n'a pas mobilisé les Français. Et en plus, les sondages annonçaient qu'ils étaient déjà qualifiés pour le second tour. La campagne n'avait pas vraiment démarré. La mobilisation ne s'est pas faite. Le mécontentement à l'égard de la classe politique était maximum, beaucoup de citoyens ne sont pas allés voter ou ont privilégié la logique d'expression, en faveur des petits candidats, plutôt que la logique de qualification pour le second tour.

 

En 2007 au contraire, les Français ont compris les enjeux de l'élection. Ils ont le sentiment que les principaux candidats sont des personnalités relativement nouvelles sur la scène politique ; malgré une campagne très longue, ils se sont passionné pour l'élection et en ont beaucoup parlé avec leurs proches et leurs amis. Le vote utile a été un élément de la mobilisation, le souvenir de 2002 a dû également favoriser une forte participation. Les Français sont convaincus qu'il était très important d'aller voter, de s'exprimer et de choisir entre les principaux candidats.

Y a-t-il une autre grande leçon à tirer de ce premier tour ?

On a véritablement un resserrement de « l'accordéon électoral », selon l'expression de Jean-Luc Parodi. En 2002, nous observions une forte abstention et une atomisation du corps électoral. Il y avait du mécontentement et du vote protestataire qui s'exprimait en faveur des petits candidats. En 2007, on constate un resserrement du corps électoral sur les grands candidats, presque tous les autres étant laminés.

Y a-t-il des écarts importants du vote en fonction de la sociologie des électorats ?

Les sondages réalisés le jour du vote ne révèlent pas de réelle nouveauté. Il y a des différences dans les électorats mais cela reste assez conforme à la sociologie électorale habituelle. On peut simplement noter que Ségolène Royal et le Parti socialiste retrouvent un certain nombre d'électeurs populaires. Le vote Le Pen reste aussi marqué par les catégories populaires. Le vote Besancenot est populaire et jeune. Le vote Sarkozy est âgé. Le vote Bayrou est nettement plus jeune que celui du leader de l'UMP. Il a probablement attiré des jeunes de droite déçus par la majorité au pouvoir.

Nicolas Sarkozy a-t-il bénéficié d'un glissement de voix de la part de l'électorat du Front National ?

Effectivement, on constate que sur 100 votants de Nicolas Sarkozy en 2007, il y en a 11% qui avaient voté Le Pen en 2002. Ainsi, on voit très bien dans les enquêtes effectuées le jour du vote qu'une partie, non négligeable, du vote Nicolas Sarkozy provient de celui du Front national. Il est clair qu'il y a eu des transferts de voix des électeurs frontistes vers le candidat UMP. Son appel du pied à l'extrême droite a été efficace.

 

Gérard Grunberg réalise un parallélisme entre l'élection présidentielle de 1981 et celle de 2007 (ndlr. : interview réalisée le 22 avril disponible sur http://2007.tns-sofres.com). En 1981, François Mitterrand avait réussi à affaiblir le Parti communiste qui avait décroché de 5 à 6 points par rapport à son niveau habituel. En 2007, Nicolas Sarkozy a réussi à affaiblir le Front national qui fait son plus mauvais score depuis 1988.

Le score de François Bayrou au premier tour est-il synonyme d'une recomposition du paysage politique français ?

Il faut faire attention lorsque l'on dit que le score de dimanche dernier tendait à une repolarisation et à un regain de bipolarisation. Je dirai plutôt qu'on assiste à un resserrement des votes sur les grands candidats et sur les grands partis. Il faut remonter à 1969 pour avoir un parti centriste avec un excellent résultat. Alain Poher récoltait alors plus de 23% des voix et accédait au second tour. En 1988 aussi, Raymond Barre incarnait un certain centrisme et avait obtenu 16,5 %. En 1995, Edouard Balladur est plutôt un candidat de la droite républicaine mais il est soutenu par une partie de l'UDF qui n'a pas réussi à présenter un candidat. Contrairement aux candidats centristes, Balladur ne pouvait jouer sur un positionnement « ni gauche ni droite ». En 2007, François Bayrou réalise un score de 18,5%. C'est une réémergence inattendue du centre alors qu'on vivait depuis 1974 sur un système bipolarisé, seulement troublé depuis 1984 par l'émergence du Front national, complètement à l'écart des deux coalitions de gouvernement.

Comment l'UDF - qui dispose de peu de militants - a-t-il pu émerger de la sorte ?

Tous les observateurs ont été surpris. La montée de François Bayrou dans l'opinion publique à partir de février-mars 2007 peut s'expliquer parce qu'il a réussi à mobiliser sur le rejet des notions de gauche et de droite - thème fort dans l'opinion publique. Cela lui confère aujourd'hui un capital électoral assez important. La question est de savoir s'il est en mesure de convertir ce capital du premier tour en adhésion plus régulière en faveur d'un nouveau Parti démocrate, qui serait un parti centriste et une véritable charnière entre la gauche et la droite, pouvant vendre chèrement son soutien à l'une ou à l'autre coalition.

 

Les deux grands partis de gouvernement vont-ils laminer cette force politique nouvelle ? Ce nouveau Parti démocrate arrivera-t-il à se structurer comme une force intermédiaire faisant de ses voix une force auprès des deux autres et jouant de sa position du centre ? L'avenir le dira, en partie dès les élections législatives de juin.

D'où vient l'électorat de François Bayrou ?

Il a pris des voix à tout le monde. Il a effectivement pris des voix à la gauche mais aussi à la droite. Selon les dernières études, sur 100 voix de François Bayrou, 25 venaient de personnes ayant voté Jacques Chirac en 2002. Ce sont les voix de l'UMP, des électeurs mécontents de la droite depuis 2002. 18 voix proviennent du vote Jospin lors de la précédente élection présidentielle, 21 aussi de l'abstention de 2002. Sur 100 votants Bayrou de 2007, il n'y a en fait que 18 électeurs ayant voté pour lui en 2002. Dans les voix venues de la gauche, il y a probablement à la fois des personnes de centre-gauche qui délaissent la candidate socialiste et des électeurs de gauche qui n'aiment pas Ségolène Royal. Il peut aussi y avoir du vote utile en espérant qu'un Bayrou au second tour serait le meilleur rempart contre une présidence Sarkozy. François Bayrou a donc mobilisé assez largement sur des segments variés d'électorat.

François Bayrou a annoncé la création du nouveau parti centriste : le Parti démocrate. Ce parti peut-il représenter une force crédible au centre ?

Là est son pari. C'est un pari de recomposition du paysage politique. Il va, d'une part, probablement devoir laisser partir les plus conservateurs de l'UDF qui vont rejoindre l'UMP pour les élections législatives, puis pour les élections locales. D'autre part, il va essayer de présenter le maximum de candidats possibles dans les circonscriptions autour d'un profil nouveau : ni gauche ni droite et défense des idées centristes. Or, beaucoup de ces candidats risquent d'être des nouveaux venus, peu connus et peu implantés dans leur circonscription. Ils auront contre eux probablement un candidat de l'UMP. Le nouveau parti peut évidemment maintenir ses candidats au second tour dans les circonscriptions où il le pourra, en espérant s'imposer parfois dans une triangulaire et en faisant donc perdre aussi des sièges à la droite ou à la gauche. Il peut peut-être y avoir aussi des accords de désistement au niveau local, parfois avec la droite, parfois avec la gauche.

Comment vont se répartir les réserves de voix au second tour dans ce rapport de forces plutôt défavorable à la gauche ?

Effectivement, le niveau de la gauche est extrêmement bas. Pour gagner, Ségolène Royal va devoir ratisser très large. Selon les études, les reports de voix devraient être sensiblement meilleurs qu'en 1995, aussi bien de l'extrême droite vers la droite que de l'extrême gauche vers la gauche. Donc, Nicolas Sarkozy va probablement récupérer davantage de voix de l'extrême droite et parallèlement la candidate socialiste récupèrera moins de voix de l'extrême droite. Le passage de l'extrême droite vers la gauche était non négligeable en 1995. Ségolène Royal devrait avoir moins d'électeurs gaucho-lepénistes. La situation est donc pour elle très difficile, elle va devoir convaincre un maximum d'électeurs de François Bayrou pour le second tour. Cela explique sa stratégie depuis le soir du premier tour. François Bayrou joue habilement et déclare savoir pour qui il ne votera pas, mais n'avoue pas encore son vote : Royal ou abstention. Cela peut bouger selon les événements de l'entre deux tours et les différents débats. Si le candidat centriste estime que le débat avec Madame Royal a été suffisamment positif et que la candidate a fait assez de chemin vers lui, il pourrait annoncer un choix personnel en sa faveur tout en laissant ses électeurs libres de leur choix.

 

Par ailleurs, dans l'électorat de François Bayrou, les électeurs venus de la gauche devraient normalement y retourner pour le second tour. En revanche, les gens de droite et mécontents de cette droite vont être plus difficiles à convaincre, certains s'abstiendront. En tout cas, les choix des électeurs du centre joueront un rôle décisif dans le résultat final.

 

 

Propos recueilis par Sébastien Zriem

Analyses TNS Sofres

Carine Marcé
Directrice associée du dpt Stratégies d'opinion
 
Emmanuel Rivière
Directeur du dpt Stratégies d'opinion
 
Guénaëlle Gault
Directrice du dpt Stratégies d'opinion
 
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