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Interview de
Guilhem Fouetillou
Co-fondateur de RTGI
9 jan 2007 - Guilhem Fouetillou est doctorant à l'Université de Technologie de Compiègne (UTC) et co-fondateur de RTGI. Spécialiste de la « géographie de l'information », il est l'auteur de plusieurs cartes thématiques de la Toile francophone. Pour TNS Sofres, il revient sur les rapports des hommes politiques à l'Internet, les différences entre le online et le offline, les blogs et présente l'Observatoire de la Présidentielle de 2007.
 

Le online : nouvel enjeu de la sphère politique

Quel est le rapport des acteurs politiques au Web ?

En tant qu'observateur de la chose politique sur le web, on observe qu'il existe autant de stratégies et d'approches du web que de partis politiques.

 

Une partie de l'usage d'Internet est liée à des activités non visibles

On parle souvent de l'occupation du web par les partis mais il ne faut pas oublier qu'une majeure partie de l'usage de l'Internet est liée à des activités qui ne sont pas visibles. A savoir le recours à des e-mailings auprès des adhérents, mailings collectifs, listes de diffusion maîtrisées et constituées à partir de différentes sources, etc.

 

Ensuite, cette pratique politique s'articule selon deux axes.

 

D'une part, le web est un outil de rayonnement des partis sur l'extérieur. D'autre part, Internet est synonyme d'un usage tourné vers le parti, une utilisation du web comme un instrument de coordination en interne Sur ces deux points, les partis ont des succès plus ou moins importants.

 

On parle aujourd'hui beaucoup du web comme un outil de rayonnement. L'objectif étant de faire parler le plus de soi sur le web, occuper au maximum le territoire numérique et donc multiplier les lieux de visibilité à travers les sites du parti mais surtout les sites qui démontrent qu'il y a un engouement des militants. Nous sommes dans la logique d'une blogosphère politique structurée autour de sites de soutien, de militants, de cadres de partis, d'élus, etc. Tous ces acteurs tentent de construire le territoire le plus dense et maillé possible pour créer une dynamique autour des acteurs politiques.

 

L'autre usage relève d'un outil de coordination en interne. C'est peut-être là que se passent les choses les plus intéressantes du point de vue de la pratique politique aujourd'hui mais cela est moins visible. Il existe par exemple de nombreux forums, qu'ils soient à accès privés ou soumis à abonnement qui abritent des discours nourris.

 

Le web permet également la gestion de bases documentaires collectivisées dans un espace dédié, c'est l'idée des « bibliothèques numériques ». On évoque également la co-constitution ou co-écriture d'un programme ou de propositions programmatiques. Cette dimension reste dans l'ombre mais révolutionne l'exercice politique en profondeur.

 

Au niveau des partis, on remarque une utilisation plus ou moins importante de chacun de ces deux pans. Prenons l'exemple du FN, sa stratégie est à l'opposé d'une course à la visibilité. Le FN est assez présent sur le web mais il a beaucoup moins de sites que les autres partis. Rares sont les sites où le parti est clairement identifié ou bien les blogs dans lesquels il y a des élus qui prennent position. En revanche, le parti possède un tissu, extrêmement structuré, de « cyber-activistes » qui occupent et campent sur les forums de discussion, sur les plates-formes de chat et en des lieux qui sont, à la base, des endroits non politisés. Ils tentent, ainsi, d'attiser la curiosité et de propager leur discours. Voilà un type de stratégie sous-marine présentant une faible visibilité en termes de sites web mais générant une forte activité autour du mouvement du Front National.

 

Par ailleurs, les deux grands partis de gouvernement - PS et UMP - sont obligés de jouer sur les deux tableaux. Ils ont besoin de montrer qu'il y a un soutien réel des citoyens pour leur parti.

 

Côté UMP, l'action est structurante et essaie de fournir des outils et de pousser les gens à construire un territoire de soutien à Nicolas Sarkozy. Cela donne des plates-formes de blogs et des appels aux citoyens à ouvrir leur blog, pour le moment, cela n'a pas l'air de fonctionner. Le fait de proposer une plate forme de blogs UMP n'apporte pas l'assurance du succès de cette entreprise. En effet, ce n'est pas parce qu'on est militant, qu'on souhaite voir son lieu de présence sur le web étiqueté par un parti politique. Un individu possède plusieurs facettes et ne désire pas forcément que son identité numérique soit strictement réduite à son appartenance politique.

 

En ce qui concerne la stratégie du PS, l'invitation à créer des blogs a été lancée mais au final c'est une blogosphère plus hétérogène qui est apparue dans laquelle les blogs de la plate-forme socialiste ne sont pas majoritaires. D'un point de vue extérieur, pour les internautes en recherche d'une opinion politique sur la présidentielle, cela offre un territoire de navigation plus diverse, sur lequel de par leur habillage (plate forme de blog, CSS - NDLR : Cascading Style Sheets, ces feuilles de style en cascade permettent de définir la méthode de présentation de chaque élément marqué sur la page), les sites s'expriment dans une singularité esthétique. Si une dynamique est créée autour d'un parti et qu'elle n'est pas marquée esthétiquement, on laisse alors s'exprimer les individus qui sont face à une offre de plates-formes variée et qui selon leurs affinités, connaissances ou l'opportunité vont créer des blogs sur des plates-formes différentes.

 

De même, l'UDF n'a pas provoqué la structuration de leur blogosphère, elle s'est faite par elle-même.

 

Le PS et l'UDF ont la chance d'avoir un réseau de soutiens, élus, cadres de parti, militants acculturés au medium Internet et qui investissent ce territoire.

Les rapports de forces entre les différentes formations politiques sont-ils les mêmes sur le online et le offline ?

Les dynamiques sont différentes et les formations minorées sur le offline trouvent un écho plus important sur le online.

 

Lors de notre première exploration fin janvier 2006, nous avons été étonnés de constater que Cap 21 était l'un des acteurs principaux de la campagne sur le web.

 

De même, l'exemple marquant de celui d'alternative libérale et de son leader Edouard Fillias. Alternative Libérale est une jeune formation politique qui n'atteint même pas 1% dans les intentions de vote et qui est pourtant l'une des premières forces en présence sur le web.

 

Il y a là une énorme différence entre le off et online. Cependant la tendance lourde semble aller vers un effacement des disparités même si de par les facilités éditoriales que procure le web, les « petits » continueront à y trouver un lieu de rayonnement facilité.

Peut-on supposer que plus on va se rapprocher du premier tour plus on va retrouver un équilibre entre le off et le online ?

Internet est à l'image de ses « architectes », ce sont ceux qui construisent le web et produisent des contenus, ce qui ne veut pas forcément dire qu'ils ont un site. Sont des architectes ceux qui laissent une trace, commentent ou agissent sur le web. Le profil sociologique de ces architectes est encore aujourd'hui limité au regard du spectre complet de la population française. Ils ne constituent pas un échantillon représentatif de Français.

 

Nous sommes pourtant dans un mouvement d'hybridation complète entre le monde physique et le web. Les frontières deviennent de plus en plus floues entre pratiques en ligne et hors-ligne. Le web va donc tendre vers une représentation des rapports de force, entre formations politiques, qui sont déjà en présence dans les médias traditionnels. C'est en tout cas ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis. Cette situation des Etats-Unis nous permet de faire de la prospection.

 

D'une manière générale, les rapports de force entre les gros partis vont s'équilibrer entre le off et online. PS et UMP devraient faire jeu égal, l'UMP va essayer de rattraper son retard d'ici à l'élection même si pour 2007 la tâche va être ardue d'autant que l'UDF est aussi dans la danse avec un poids proche de celui du PS. Une chose est sûre pour cette élection, c'est que la surreprésentation des petits partis devrait perdurer. Ils ne vont pas se retrouver écrasés par les partis plus importants du jour au lendemain.

Les blogs inondent le web. Quelle en est la logique ?

Toutes les plates-formes de publications facilitées ont amené une révolution dans l'usage du web. On n'a plus besoin d'être informaticien pour pouvoir créer son blog. De nombreux moyens de publication se sont crées, plusieurs outils, notamment un qui est toujours très utilisé à l'heure actuelle : SPIP.

 

Alors pourquoi le blog est-il sorti du lot de tous ces outils ? Assurément parce qu'il permettait une publication facilitée, c'est une condition sine qua non. Mais surtout parce qu'il a intégré cette notion de défense communautaire par l'intégration des commentaires et l'invention des Trackback (NDLR : permettent aux utilisateurs de blogs de lier les articles entre eux, afin d'assurer un suivi des conversations inter-blogs. Les liaisons automatiques permettent ainsi une interaction automatique et bilatérale au sein des communautés que forment les blogs). Le blog permet la fidélisation d'un lectorat et surtout la constitution d'une communauté de lecteurs eux-mêmes contributeurs et producteurs de contenus.

Qu'est-ce que les blogs apportent de nouveau en politique ?

Le blog a été utilisé à tort et à travers par les partis politiques

Les politiques se sont jetés sur le web car ils ont cru comprendre que c'était un phénomène de mode. Le blog a été utilisé à tort et à travers par les partis politiques au départ. Il ne faut pas oublier que le blog est un format relativement contraignant et à ce titre, il est adapté à un certain nombre d'activités de publication mais pas à toutes.

 

Par ailleurs, les forums sont très utilisés. Lorsqu'on parle de démocratie participative, d'une parole ou discours politique ou bien d'idéologie, le forum reste définitivement le format éditorial le mieux adapté. Il est fait pour mettre tous les producteurs d'information au même niveau et rassembler tous les internautes autour d'un thème de discussion.

 

Le blog relève plus, à la base, du carnet intime. L'auteur du blog impose une ligne éditoriale et ensuite les gens peuvent venir commenter. Il y a une différence hiérarchique qui est faite entre le commentateur du blog et l'auteur du blog. Alors que sur le forum, tous les participants ont le même statut.

 

Cette mode du tout blog a donné des utilisations maladroites. Pas mal de politiques ont lancé des blogs et faisaient écrire des conseillers. Le blog a souvent été utilisé comme un outil de publicité des différents meetings et autres déplacements sans une réelle ligne éditoriale. Evidement ces usages ne fonctionnent pas dans la durée.

 

Un blog ne fonctionne que si les lecteurs ont l'impression que celui qui se dit être l'auteur du blog en est réellement l'auteur. L'auteur doit aussi être dans une logique de dialogue, de présentation de soi et de partage avec son électorat. Les blogs façades font un flop.

 

Le blog ne révolutionne absolument pas la chose publique, certes c'est un vecteur de proximité, mais un ministre qui travaille quinze heures par jour a-t-il le temps d'en passer trois à actualiser son blog ?

Les citoyens attendent, peut-être, des ministres qu'ils travaillent sur leurs dossiers plutôt que de s'occuper de leur blog.

 

Le blog est plus un outil de proximité pour les militants ou pour des élus locaux car l'exercice de la politique est moins contraignant et leur laisse du temps pour se consacrer à l'échange via le blog. D'où l'importance du blog dans la démocratie locale. Le blog est un nouvel outil de démocratie locale à défaut de pouvoir révolutionner les hautes sphères de l'Etat. Le web local est quelque chose qui est amené à se développer. Cela va à l'encontre de la vision actuelle du web qui consiste constamment à faire des classements, à dire qui est le plus lu ou vu ; ce qui relève de la logique de mass média.

 

Autant le web est un outil qui rayonne sur le monde, sur le territoire national autant il va servir de lien au niveau local.

 

C'est le développement du web local. Les gens parlent de leur environnement proche, des problématiques qu'ils ont au jour le jour. Les élus ont alors une disponibilité, du temps et surtout peuvent écouter ce qu'on à dire leurs administrés. L'information circule mieux et facilite l'exercice démocratique.

Quel est l'objectif de l'Observatoire de la Présidentielle 2007 (http://www.observatoire-presidentielle.fr) ?

Faire évoluer la cartographie de la blogosphère politique

L'objectif premier est de sensibiliser les utilisateurs à notre approche cartographique du web. L'objectif de l'Observatoire est de continuer, jusqu'à la présidentielle, à faire évoluer la cartographie de la blogosphère politique. Nous souhaitons qu'elle devienne plus qu'une représentation. C'est déjà un mode d'accès au territoire - lorsque l'on se fixe sur un site, il est possible d'y accéder directement - mais on veut pousser la fonctionnalité jusqu'à celle d'un portail.

 

Début janvier, en partenariat avec le moteur de recherche Exalead (http://www.exalead.fr/search), on devrait avoir accès à un moteur thématique de recherche uniquement sur le corpus qui est cartographié. Cela permettra de faire des recherches uniquement sur ces sites là et d'éliminer tout le bruit qui viendrait du reste du web et de situer les résultats des requêtes commandées sur la carte.

 

On interface la carte - le territoire objectivé représenté - avec des fonctionnalités de moteur de recherche.

 

Par ailleurs, on continue l'activité d'étude et la mise à jour du blog en essayant de relever, expliquer et faire des focus sur des points d'actualité et peut-être bientôt sur les extrêmes de l'échelle politique. On a d'ailleurs déjà réalisé une étude sur la Ségosphère, actuellement en ligne.

 

Nous publierons des études de ce type sur l'Observatoire de l'élection Présidentielle sachant que nous restons dans notre corps de métier, à savoir une analyse d'une écologie de l'information. Nous reviendrons sur les dynamiques qui vont se créer et les conclusions que l'on pourra tirer de l'observation des positions relatives des sites web les uns par rapport aux autres en fonction des liens hypertextes.

 

On laisse ouvert tout ce qui pourrait être de l'ordre de l'interprétation sociologique, « politologique »... Nous souhaitons que nos contenus soient investis par d'autres, lus puis mis en perspective et réutilisés. On n'est pas là pour se substituer à des politologues ou autres experts en communication politique, etc.

Quels sont les outils que vous proposez dans cet Observatoire ?

La Blogopole
est la carte du territoire politique Français

La Blogopole est la carte du territoire politique Français, les forces en présence, les différents partis politiques, comment ils occupent le territoire, comment ils s'organisent, avec qui ils ont tendance à se lier principalement, quels sont les rapports de forces, la densité, l'éloignement ou la proximité entre les entités politiques...

 

La Blogopole est dans une dimension spatiale alors que pour la dimension temporelle, nous avons développé le Tendançologue. Il suit le bruit médiatique - nombre de citations - des hommes politiques sur différentes sphères que sont les actualités en ligne, les blogs et les newsgroups. Ce bruit est « non qualifié », c'est-à-dire que nous ne savons pas si les propos sont tenus en bien ou en mal. Cependant, cela permet de voir comment réagit le web à l'agenda politico-médiatique et ainsi de savoir qui fait le plus de bruit, ou le moins, mais surtout de constater les écarts entre le monde des médias et celui des blogeurs. Ainsi, on peut suivre d'une certaine façon l'information qui « prend » et celle qui « passe ».

 

Le Tandançologue va évoluer et permettra de suivre le bruit médiatique généré par chaque candidat mais aussi suivre la façon dont chaque candidat distribue sa parole et sa présence médiatique sur différentes thématiques de campagne.

Que dire du µtendançologue (micro-tendançologue) ?

Le µtendançologue a un double objectif.

 

C'est un petit Tendançologue. Il permet d'avoir l'interface du Tendançologue sur son blog. Cela permet à l'utilisateur de montrer son attachement à son candidat. En fait, il est possible de bloquer la courbe de son candidat et les internautes peuvent comparer celle-ci avec celle de n'importe quel autre candidat. On peut également le mettre en version libre, ce qui permet de comparer les courbes de deux candidats au choix.

 

 

Propos recueilis par Sébastien Zriem

Analyses TNS Sofres

Carine Marcé
Directrice associée du dpt Stratégies d'opinion
 
Emmanuel Rivière
Directeur du dpt Stratégies d'opinion
 
Guénaëlle Gault
Directrice du dpt Stratégies d'opinion
 
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